Histoire des Catacombes de Paris et du réseau souterrain
Paris est bâtie sur un véritable labyrinthe. Sous les pavés et le bitume s’étendent des galeries creusées
au fil des siècles dans la pierre, vestiges des anciennes carrières qui ont fourni les matériaux de
construction de la capitale. Cette face cachée de la Ville Lumière a sa propre histoire, riche en
événements, en anecdotes et en mystères. De la formation géologique du sol parisien à l’âge d’or de
l’exploitation des carrières, de la création de l’ossuaire municipal (les célèbres Catacombes) aux
explorations clandestines des cataphiles d’aujourd’hui, voici une plongée dans le Paris souterrain.
Formation géologique du sous-sol parisien
Il y a plus de 100 millions d’années, à l’ère secondaire (Crétacé), l’emplacement de Paris était recouvert
par une mer tropicale. Dans ses eaux vivaient de microscopiques algues à carapace calcaire (les
coccolithes, littéralement « graines de pierre »).
En mourant, ces algues se déposèrent sur le fond marin
et formèrent progressivement une épaisse couche de craie (calcaire crayeux).
On estime que cette couche atteint 400 m d’épaisseur sous l’emplacement de Paris. Par la suite, des dépôts d’argile
(provenant d’alluvions) s’accumulèrent sur une dizaine de mètres, puis la mer revint et laissa durant l’ère
tertiaire de nouvelles couches sédimentaires. Il y a environ 45 millions d’années (époque Éocène), la
mer forma une couche d’environ 20m de calcaire compacté par les coquilles et squelettes des
mollusques marins : c’est le calcaire lutétien, la fameuse « pierre de Paris ». Par-dessus, une
couche de marnes et caillasses (mélange argileux et pierreux d’environ 20 m) s’est déposée,
recouvrant le calcaire.
Plus tard, la mer s’est transformée en lagunes stagnantes où l’évaporation a laissé une immense couche
de gypse (sulfate de calcium) épaisse de 50 à 60 m au nord de Paris. À la fin de cette période, les dépôts se sont succédé (marnes, sables, etc.), complétant une véritable « stratification » géologique.
Au total, sous Paris, on trouve près de 500 m d’épaisseur de roches sédimentaires superposées :
craie profonde, argile, calcaire lutétien, marnes, gypse… Chacune de ces couches a joué un rôle dans
l’édification de la ville.
Coccolithes, microfossiles calcaires qui aident à comprendre la formation des couches crayeuses du bassin parisien.
https://www.plancton-du-monde.org/
Avec le temps, l’eau et l’érosion ont sculpté le relief. La Seine et ses affluents ont entaillé ces dépôts
sédimentaires, ne laissant subsister que quelques hauteurs (buttes Montmartre, Belleville, etc.) et
plateaux de part et d’autre du fleuve, le reste ayant été emporté vers la mer.
Ainsi, la géologie du sous-sol n’est pas uniforme : au nord de Paris, les couches de calcaire sont restées enfouies sous le
gypse, alors qu’au sud-ouest (dans la vallée de la Seine) elles affleurent ou ont été dégagées par
l’érosion. Le site parisien était « prêt » pour que l’homme, homo faber, vienne exploiter ces richesses géologiques.
Deux millénaires d’exploitation des carrières de Paris
Exploitation du calcaire grossier
Le principal matériau de construction de Paris est le calcaire lutécien, une pierre calcaire dure et résistante
affleurant notamment sur la rive gauche. L’exploitation de cette pierre débute à l’époque gallo-romaine : dès le Ier siècle,
les Romains exploitent des carrières à ciel ouvert le long des cours d’eau (Seine, Bièvre) afin de fournir des blocs pour bâtir la ville
de Lutèce.
Ces premières carrières se situent en bordure de la cité antique, par exemple dans l’actuel Jardin des Plantes ou près des arènes de Lutèce,
où l’on extrayait la roche directement des coteaux riverains.
Durant tout le Haut Moyen Âge, on continue d’exploiter le calcaire grossier en surface dans les environs de Paris, profitant des affleurements
naturels.
Plan de Lutèce dressé par Albert Lenoir, pour situer les premiers fronts d’extraction antiques autour de la ville.
https://fr.wikipedia.org/
Coupe géologique d’une carrière parisienne : le calcaire exploité s’inscrit dans une succession de couches sédimentaires.
https://fr.wikipedia.org/
Front de taille à ciel ouvert, pour comprendre l’extraction avant le passage progressif aux galeries souterraines.
Catacombes.xyz
À partir de la fin du XIIe siècle, alors que Paris s’agrandit, les gisements de surface s’épuisent
et l’on passe progressivement à une exploitation souterraine du calcaire.
Les premières galeries sont creusées en prolongement des carrières à ciel ouvert, horizontalement dans le flanc des collines.
Très vite, ces réseaux souterrains s’étendent sous les faubourgs de la rive gauche (Montagne Sainte-Geneviève, Montsouris, Montrouge…)
pour répondre aux besoins grandissants en pierre de construction, par exemple pour élever les remparts de Philippe-Auguste, la cathédrale
Notre-Dame ou le Louvre. La méthode d’extraction médiévale, dite des « piliers tournés »,
consiste à aménager dans la masse des piliers de roche non extraits, dispersés dans les galeries, afin de soutenir le ciel (plafond) de
la carrière. En théorie, environ la moitié du volume devait être laissé en place en piliers, mais la convoitise poussait souvent les carriers
à rogner ces soutiens pour extraire davantage de blocs, affaiblissant d’autant la stabilité des cavités.
Il n’était pas rare que des effondrements locaux, appelés « fontis », surviennent lorsque le toit d’une galerie se
disloquait et s’effondrait sur un pilier trop mince.
Principe d’une exploitation souterraine par piliers tournés : la pierre laissée en place soutient le ciel de carrière.
ruedeslumieres.morkitu.org/
Au XVe siècle, les techniques évoluent avec le creusement de puits d’extraction verticaux permettant
d’atteindre directement des bancs plus profonds de calcaire. On descend alors dans la carrière
par un puits et on remonte les blocs à l’aide d’un grand treuil à roues actionné par des hommes ou des chevaux.
Cette méthode offre l’avantage d’exploiter des gisements situés sous des terrains plats, sans nécessiter d’ouverture en surface sur un flanc de
coteau. Par ailleurs, vers le XVIe siècle, pour limiter les éboulements fréquents et améliorer la rentabilité,
les tailleurs de pierre du faubourg Saint-Jacques mettent au point l’extraction par « hagues et bourrage ».
Cette technique de confortement consiste à remplacer les piliers de masse par des piliers maçonnés : après avoir extrait la pierre, on érige à intervalles
réguliers de gros piliers de moellons posés manuellement (piliers à bras), puis on construit entre eux des murs de refend en pierre sèche (hagues) et
on remplit l’espace intermédiaire avec les déblais compactés. Il en résulte de véritables cloisons épaisses soutenant
le plafond de la carrière sur une large surface, améliorant grandement la sécurité tout en permettant de remblayer les déchets sur place.
Désormais, les galeries s’organisent souvent en étoile autour du puits principal, avec des couloirs de circulation aménagés pour évacuer les matériaux.
Hague et bourrage : les déblais sont contenus entre des murs de pierre sèche pour stabiliser les vides après extraction.
ruedeslumieres.morkitu.org/
Malgré ces progrès techniques, l’exploitation intensive affaiblit le sous-sol parisien. À partir du XVIIe siècle,
on recense de plus en plus d’effondrements en ville. Les carrières souterraines s’étendent alors sans beaucoup de contrôle :
le roi Henri IV
ayant supprimé en 1601 la redevance sur chaque bloc extrait, les carriers ne sont plus surveillés par les percepteurs et n’hésitent
pas à creuser au-delà des limites autorisées de leur concession.
Ils s’aventurent parfois sous des propriétés voisines ou sous la voie publique, ce qui était théoriquement interdit. Des arrêtés royaux successifs
(en 1633, 1669, 1686, etc.) tentent bien d’interdire le creusement de galeries à moins d’une certaine distance des rues, des bâtiments et des cours d’eau,
mais ces mesures restent largement ignorées face à la demande de matériaux. En conséquence, le sol de Paris commence à se déformer en de multiples points. En 1774 notamment,
un spectaculaire affaissement se produit rue d’Enfer (actuel boulevard Saint-Michel) : le sol s’ouvre et engloutit sur 30 à 40 m de long des maisons,
une portion de rue, des charrettes et leurs chevaux. Cet événement dramatique, surnommé ironiquement la « bouche d’Enfer », marque les esprits et révèle au grand
jour la menace que représentent les vides sous la ville. Si vous souhaitez en savoir plus :Histoire complète de l'effondrement de la rue Denfer.
Alerté par une série de fontis entre 1774 et 1776, le roi Louis XVI réagit en créant
l’Inspection Générale des Carrières (IGC) en 1777, un service spécial chargé de cartographier, consolider et surveiller l’ensemble des
anciennes carrières de Paris. Le premier Inspecteur Général, le architecte
Charles-Axel Guillaumot,
se voit confier la tâche titanesque de sécuriser des centaines d’hectares de sous-sol miné de galeries. Dès sa nomination en avril 1777, il organise des
équipes d’ouvriers pour parcourir les galeries, établir des plans précis et entreprendre des travaux de confortation là où le ciel menace de s’effondrer.
Sous son impulsion, des centaines de piliers et de murs de soutènement sont construits sous les rues et les bâtiments, des puits d’accès sont comblés ou renforcés et
les vides jugés trop dangereux sont délibérément effondrés ou comblés.
Les propriétaires des terrains situés au-dessus de carrières privées sont tenus responsables de leur mise en sécurité et contraints soit de renforcer
les piliers, soit de provoquer l’effondrement contrôlé de la cavité à leurs frais. Grâce à ces mesures, de nombreux quartiers jadis sous-minés
ont pu être stabilisés, évitant de nouveaux sinistres majeurs. Par ailleurs, toute exploitation de carrière souterraine à Paris intramuros est désormais
définitivement interdite : dès 1777, il devient illégal d’ouvrir de nouvelles carrières sous la ville ou même dans un rayon d’une lieue autour sans autorisation expresse
du roi. Ce coup d’arrêt marque la fin de l’extraction du calcaire à Paris même.
Plan des Catacombes de Paris, dressé par les géomètres de l’Inspection Générale des Carrières en 1857.
Gallica / BnF
Au cours du XIXe siècle, les galeries de calcaire abandonnées ne servent plus à l’extraction, mais connaissent une seconde vie. Sous l’égide de l’IGC,
elles sont aménagées en partie pour accueillir l’ossuaire municipal dès 1786 (transfert des cimetières dans les Catacombes). Plus tard,
certaines portions de carrière sont réutilisées comme champignonnières (culture de champignons de Paris dans l’obscurité humide), caves à vin, et même
brasseries souterraines au XIXe siècle. Ces usages insolites
tirent profit de la température constante d’environ 15 °C et de l’hygrométrie élevée des sous-sols calcaires. Aujourd’hui encore, le gigantesque réseau de galeries
creusé dans le calcaire grossier, principalement sous les 5e, 6e, 14e et 15e arrondissements – subsiste comme une mémoire
souterraine de la pierre de Paris, patiemment consolidé par des générations d’inspecteurs des carrières.
Ancienne champignonnière dans les carrières du 14e arrondissement, réutilisation agricole des vides calcaires.
Catacombes.xyz
Brasserie Dumesnil, rue Dareau, Paris 14e : les caves souterraines tiraient parti de la température stable des carrières.
Paris ZigZag
Exploitation du gypse (pierre à plâtre)
Les terrains de la rive droite de Paris renferment quant à eux d’importants gisements de gypse (sulfate de calcium), une roche tendre utilisée
pour produire le plâtre. Ce gypse, formé à l’Éocène dans des lagunes peu profondes du bassin parisien (étage Bartonien),
affleure en divers points au nord et à l’est de Paris. Les deux buttes emblématiques que
sont Montmartre (18e arr.) et Ménilmontant–Belleville (19e–20e arr.) contiennent plusieurs bancs de
gypses superposés, autrefois appelés « pierre à plâtre ». L’exploitation du gypse débute elle aussi à l’époque romaine : on retrouve trace de plâtrières antiques en bord
de Seine, où la roche affleurait et pouvait être cuite pour fabriquer un plâtre grossier. Au fil des siècles, lorsque les affleurements
les plus accessibles furent épuisés, l’extraction s’est reportée sur les collines périphériques, notamment Montmartre et les Buttes-Chaumont, puis plus loin dans la région Île-de-France
(qui reste aujourd’hui encore la principale productrice de gypse en France).
Détail du plan Jouvin de 1672 autour de Montmartre, où l’on lit les zones de carrières de gypse.
Gallica / BnF
Détail du plan Jouvin de 1672 autour de Montparnasse, avec les puits d’extraction verticaux en périphérie.
Gallica / BnF
Initialement, les carrières de gypse
de Montmartre et Belleville étaient exploitées à ciel ouvert. Le gisement se trouvant souvent proche de la surface (parfois même au sommet des collines), on retirait la
terre végétale et on arasait la butte pour extraire le minéral sur toute son épaisseur. Quand le banc de gypse se prolongeait
en sous-sol sous une couverture trop épaisse, on creusait de grandes cavages à flanc de colline, c’est-à-dire de larges galeries d’entrée de plusieurs mètres
de haut qui pénétraient horizontalement dans le coteau. À la fin du XVIIe siècle, la demande en plâtre de construction explose
: en 1667, un édit de Louis XIV impose que toutes les maisons à colombages de Paris soient
recouvertes d’un enduit de plâtre (pour limiter les incendies et ainsi éviter le terrible incendie qui a ravagé Londres en 1666). Parallèlement, les enduits intérieurs de style « plafond blanc » sont très
à la mode à cette époque. Ces facteurs entraînent une exploitation intensive du gypse parisien : les carriers percent des cavages de plus en plus vastes (certaines galeries atteignent
15 à 20 mètres de hauteur) et commencent à creuser sous terre pour préserver les zones de culture en surface.
Ainsi, au XVIIIe siècle, de véritables labyrinthes à plusieurs niveaux se forment sous la butte Montmartre et les collines de Belleville et de Ménilmontant.
Exemple d’une carrière de gypse de l’Hautil, à Triel-sur-Seine, pour visualiser les grands volumes et les fronts d’extraction.
ruedeslumieres.morkitu.org/
Cependant, le gypse présente une faiblesse majeure : c’est une roche soluble dans l’eau. L’infiltration des eaux pluviales et souterraines provoque sa dissolution progressive,
fragilisant considérablement les carrières de plâtre au fil du temps. Des effondrements spectaculaires ont ponctué l’histoire de ces carrières.
Le plus grave survient en juillet 1778 à Ménilmontant, où l’effondrement d’une mine de gypse fait 7 morts.
De même, en 1782, l’écroulement partiel d’une galerie de gypse à Montmartre ensevelit plusieurs ouvriers. Face à ces drames, l’Inspection Générale des Carrières, à peine créée,
prend des mesures radicales : dès les années 1780, les grandes carrières de gypse de la rive droite sont foudroyées, c’est-à-dire délibérément effondrées en faisant
exploser ce qu’il reste de piliers, afin de provoquer l’écroulement contrôlé du toit. Les énormes fontis
ainsi créés sont ensuite comblés autant que possible. Plus tard, au XXe siècle, des campagnes d’injection de béton seront réalisées (notamment dans les années 1980)
pour stabiliser définitivement les vides subsistants sous Montmartre. Malgré cela, des affaissements localisés ponctuels continuent de se produire, mais,
fort heureusement, aucun accident mortel lié aux anciennes plâtrières ne s’est produit à Paris depuis plusieurs décennies. Extrait journal Juin 1987 sur un effondrement à Montmartre
De nos jours, on ne trouve plus de cavité accessible des anciennes carrières de gypse à Paris : soit elles ont été comblées ou remblayées, soit elles se sont effondrées d’elles-mêmes. Les seuls témoignages
indirects en surface sont le tracé sinueux de certaines rues épousant d’anciens cratères d’effondrement, ou des toponymes de quartiers (par exemple la « Butte des Carrières » à Belleville).
L’exploitation du gypse s’est poursuivie au-delà des limites de Paris au XIXe siècle, notamment dans le secteur de Pantin, d’Aubervilliers ou encore à Cormeilles-en-Parisis dont
la plâtrière, toujours en activité, produit l’essentiel du plâtre français ( plus d'infos ici ).
Mais dans Paris intra-muros, les quelque 65 hectares de carrières de gypse répertoriés (situés principalement sous les 10e, 18e, 19e et 20e arrondissements) sont désormais rentrés dans
l’histoire et ont laissé place à la vie urbaine de surface.
Exploitation des argiles
En complément de la pierre et du plâtre, le sous-sol parisien a également fourni des argiles pour la fabrication de briques, de tuiles et de chaux. On trouvait notamment
de l’argile verte plastique dans certaines formations géologiques sous-jacentes à Paris (argiles à silex, marnes vertes etc.). Dès l’époque médiévale, des glaisiers
(ouvriers extracteurs d’argile) ont creusé localement de petites carrières souterraines d’argile. Celles-ci étaient souvent de faible étendue et de profondeur modérée, exploitées de façon
artisanale et parfois clandestine. Par exemple, le long de l’ancienne vallée de la Bièvre (sud de Paris), on a identifié des niveaux d’argile plastique qui furent exploités
via des puits et de courts tunnels horizontaux. Les galeries étaient étroites et irrégulières, car les mineurs d’argile suivaient la veine de terre utile sans forcément dresser de plan, ce
qui rend leur tracé difficile à retrouver aujourd’hui.
Ces petites carrières d’argile n’ont laissé que très peu de vides notables comparées aux vastes réseaux de calcaire ou de gypse. En effet, les terrains argileux ont tendance à se tasser et
à se combler naturellement avec le temps : l’argile plastique, malléable, se déforme lentement et finit par obstruer les boyaux d’extraction (un phénomène de fluage).
De plus, beaucoup de ces excavations ont été remblayées ou nivelées lors des aménagements urbains successifs. De nos jours, pratiquement aucune galerie d’argile ne demeure accessible sous Paris,
à la différence des carrières de pierre. Seuls les documents d’archives et quelques accidents isolés (affaissements ponctuels) ont révélé l’emplacement de certains anciens sites d’extraction d’argile.
Néanmoins, l’apport de ces argiles a été crucial historiquement : elles ont servi à produire les tuiles (donnant leur nom par exemple au quartier des Tuileries)
et les briques utilisées dans la construction parisienne, ainsi qu’à la confection de la chaux et du ciment (mélangées à la craie) pour la maçonnerie.
Ce volet moins visible de l’exploitation souterraine parisienne complète le tableau des richesses minérales qui ont été extraites de la « motte » parisienne et ont contribué à bâtir la ville lumière.
Techniques de creusement et dangers du Paris souterrain
L’exploitation des carrières, qu’il s’agisse de calcaire ou de gypse, a laissé un héritage complexe sous la
ville… et un sous-sol fragilisé. Creuser des galeries entières sous terre n’allait pas sans risques. Les
carriers eux-mêmes devaient affronter éboulements, mauvaises conditions sanitaires et accidents
divers. Mais les plus grands dangers se sont manifestés après coup, parfois des décennies ou siècles
après la fin de l’exploitation, lorsque les carrières abandonnées ont commencé à s’effondrer sous le
poids de la ville.
Ventilation et éclairage : Dans les entrailles de Paris, les ouvriers travaillaient d’abord à la lueur de
simples chandelles ou de lampes à huile. Le manque d’air était un problème constant : dans les galeries
d’argile notamment, l’atmosphère était suffocante. Des systèmes de ventilations rudimentaires
(puits d’aération, conduits, feux pour créer un tirage) étaient parfois mis en place, mais les conditions
restaient éprouvantes. Le travail durait de longues heures dans l’obscurité, avec une humidité
élevée. Les carriers devaient également gérer la présence d’eau (infiltrations, mini-ruisseaux
souterrains), surtout dans les couches argileuses.
Risques d’accidents : Les éboulements partiels constituaient un danger permanent. Un coup de pique
maladroit, un pilier mal calculé, et c’était la catastrophe. Les récits de l’époque font état de quelques
drames : ici un ouvrier écrasé par un bloc de calcaire détaché trop tôt, là un puisatier d’argile submergé
par une nappe d’eau. Cependant, faute de statistiques, on ne connaît pas précisément le nombre de
victimes directes de l’exploitation. Ce qui est certain, c’est que les effondrements géologiques ont
constitué la principale menace à long terme.
En effet, une fois les carrières abandonnées, les vides souterrains se comportent comme des « bulles
d’air » dans la terre : tôt ou tard, ils cherchent à remonter vers la surface. Tant que le toit de la
galerie tient, il y a un creux stable. Mais peu à peu, le sol au-dessus peut fléchir et finir par s’écrouler
brusquement dans la cavité. C’est ainsi que se produisent les fontis, ces affaissements localisés qui
soudain trouent le plancher des vaches. « Quand la bulle arrive à l’air libre, elle croque subitement tout
ce qui est posé sur le sol », décrit imagée le texte. Des maisons, des rues entières peuvent être
englouties si la cavité en dessous cède d’un coup.
Dans le cas du gypse, le danger d’effondrement était particulièrement redouté. Le gypse a la propriété
de se dissoudre lentement à l’eau et ses carrières formaient de très grandes salles. Avec le temps, si
elles n’étaient pas remblayées correctement, ces salles pouvaient s’écrouler violemment. Au
XVIIIᵉ siècle, Montmartre et Belleville n’étaient encore que des collines couvertes de moulins et de
champs. Mais en 1778onze promeneurs dominicaux furent
subitement engloutis par un gouffre de 30 m de profondeur qui s’ouvrit sous leurs pas, sur la butte
Montmartre. Cet accident spectaculaire provoqua un scandale et poussa les autorités à réagir
fermement. Les carrières de gypse jugées trop dangereuses furent « foudroyées » : les ingénieurs
militaires placèrent des barils de poudre dans les grands piliers restants et les firent exploser,
provoquant l’affaissement contrôlé de la colline. Le sol se tassa de lui-même sur les ruines des
galeries : c’était un « raccourci de quelques siècles » pour précipiter le processus naturel de comblement.
Cette méthode radicale de foudroyage ne résolvait pas tout, et jusqu’à nos jours il a fallu
continuer à injecter du mortier dans certaines cavités résiduelles sous Montmartre, mais elle a sans
doute évité d’autres drames immédiats.
Pour les carrières de calcaire situées sous des zones urbanisées, évidemment, on ne pouvait pas
recourir aux explosions sans « faire sauter la ville » elle-même. À la fin du XVIIIᵉ siècle, quand on a
pris conscience que tout un quartier du sud de Paris reposait sur un gruyère prêt à s’écrouler, on a
cherché des solutions plus douces. Il a fallu consolider patiemment les vides, comme on répare les
fondations d’un édifice. Ce travail de consolidation a mobilisé des architectes et des maçons pour
soutenir la voûte des carrières, pierre après pierre. On a construit sous terre des piliers maçonnés,
des arcades, des murs de renfort et même des voûtes complètes, en briques ou en pierre de taille selon
les époques. Il existe ainsi tout un paysage d’ouvrages souterrains, une « étrange forêt d’édifices »
chargés de suspendre le temps et de maintenir Paris en surface. Les bâtisseurs de cette infrastructure
l’ont surnommée « la doublure de Paris », comme si la ville possédait en sous-sol un double en négatif,
structuré par une architecture fantôme
Vue ancienne des Catacombes par Nadar, 1861, avec les premiers essais de photographie souterraine à la lumière artificielle.
Wikimedia Commons
Cette doublure souterraine épouse en partie le tracé des rues : en consolidant, les ingénieurs tracent
aussi des galeries de service qui suivent les voies publiques, et ils gravent aux murs les noms des rues
correspondantes. C’est pourquoi, lorsqu’on se promène aujourd’hui dans certaines galeries, on
peut voir des plaques avec des indications comme « Rue Saint-Jacques – côté du levant » ou « Bd
d’Enfer » (ancien nom de Denfert-Rochereau). Ces inscriptions datent pour beaucoup du début du
XIXᵉ siècle, figées dans le temps : elles correspondent souvent au Paris d’avant les travaux du baron
Haussmann. Sous nos pieds se trouve donc une cartographie ancienne de Paris, gravée dans la
pierre.
Plus d'informations sur les plaques de la rue Saint-Jacques
ici
Rue d’Enfer, nos 39, 41 et 43, dessin de Léon Leymonnerye, démolis en avril 1863 : un repère de surface pour comprendre les noms gravés dans les galeries.
Paris Musées / Carnavalet
En résumé, pour prévenir les effondrements, deux stratégies inverses ont été employées : dans les
zones de gypse, on a préféré provoquer l’affaissement rapidement (foudroyage, remblaiement massif),
tandis que dans les zones de calcaire sous la ville, on a au contraire freiné et figé le processus en
bâtissant un réseau de soutènements permanents
Inspection Générale des Carrières
Face à l’urgence posée par les effondrements à la fin du XVIIIᵉ siècle, l’État royal réagit. En 1774, un
spectaculaire fontis s’était produit au sud de Paris, près de l’actuelle place Denfert-Rochereau,
engloutissant des maisons dans ce qui était alors la rue d’Enfer. En pleine période des Lumières, on ne
pouvait laisser la capitale s’effondrer impunément.
En 1777, le roi Louis XVI créa l’Inspection des Carrières (IDC) (future Inspection Générale des Carrières, IGC).
Cette administration spéciale, rattachée aux Ponts et Chaussées, fut chargée de recenser
toutes les carrières sous Paris, de les cartographier, puis de les consolider ou combler selon les
besoins. C’était un travail titanesque qui allait durer des décennies. Sous la direction de l’ingénieur
Charles-Axel Guillaumot (premier inspecteur général), puis de ses successeurs, l’IGC a arpenté le sous-
sol parisien dans tous les sens.
L’IGC a survécu à tous les régimes politiques depuis lors, car son rôle s’est avéré indispensable .
Elle a d’abord sécurisé les vides menaçants, colmatant les cavités trop proches de la surface, érigeant
les structures de soutien évoquées plus haut, et créant un réseau de galeries d’inspection accessibles.
Les équipes de l’IGC ont laissé leur empreinte : chaque consolidation est datée et signée sur les parois,
chaque construction numérotée, si bien qu’ils ont eux-mêmes reconfiguré la géographie souterraine. On leur
doit la plupart des couloirs maçonnés que l’on peut encore arpenter aujourd’hui.
Premières lignes du mémoire publié par Guillaumot en 1804, document directement lié au premier inspecteur général des carrières.
Wikimedia Commons
C’est également l’IGC qui a pris en charge un projet singulier à la fin du XVIIIᵉ siècle : la transformation
d’une portion de carrières en ossuaire municipal.
Naissance des Catacombes de Paris
À la fin des années 1700, Paris faisait face à un grave problème sanitaire : le cimetière des Innocents,
au cœur de la ville, débordait littéralement de cadavres. Les fosses communes étaient pleines à ras bord
et la décomposition faisait remonter des ossements à la surface. On raconte que des caves de maisons
voisines voyaient surgir des restes humains accompagnés de vapeurs méphitiques pestilentielles.
Devant ce danger pour la santé publique, le roi et le Parlement de Paris décidèrent en 1785 la
fermeture des cimetières urbains les plus surpeuplés et le transfert de leurs ossements dans les
carrières abandonnées de la plaine de Montrouge, au sud de Paris (actuel 14ᵉ arrondissement) .
L’Église, après quelques réticences, donna son accord pour cette solution exceptionnelle.
Pendant trois hivers, de 1785 à 1787, de lugubres convois funéraires nocturnes traversèrent Paris. Des
millions de restes exhumés (d’abord ceux des Innocents, puis d’autres petits cimetières) furent placés
dans des chariots voilés de noir et conduits en grande pompe jusque dans une ancienne carrière située
non loin de la Barrière d’Enfer (Denfert-Rochereau). Là, on déversait pêle-mêle les ossements dans un
puits aménagé. On estime que les os d’environ six millions de personnes reposent ainsi dans
les entrailles de Paris.
Vue contemporaine de l’ossuaire : une lecture immédiate de l’accumulation des transferts funéraires décidés à la fin du XVIIIe siècle.
Wikimedia Commons
Au début ce fut un charnier désorganisé, mais en 1810, un arrêté préfectoral ordonna la mise en valeur
de cet ossuaire géant. L’Inspection Générale des Carrières s’en chargea, avec le double savoir-faire
d’un architecte et d’un carrier. Sous la houlette de Louis-Étienne Héricart de Thury, inspecteur général,
on entreprit de ranger et d’orner ces « Catacombes de Paris ». Les os longs (fémurs, tibias) furent
empilés en formant des murs ou des colonnes, avec des crânes dessinant des motifs en guise de
décoration macabre. Derrière ces façades symétriques d’os, on entassa le reste des ossements plus
petits. Des inscriptions furent apposées pour indiquer l’origine des transferts (par exemple « Cimetière
des Innocents » ou la date de l’opération), et on aménagea même quelques monuments à visée
éducative ou spirituelle : une fontaine (la fontaine de la Samaritaine), une crypte avec un autel, une
lampe sépulcrale symbolisant l’âme immortelle. Ainsi naquit l’Ossuaire municipal de Paris,
bientôt connu du public sous le nom évocateur de Catacombes (par analogie avec les catacombes de
Rome).
Par la suite, cet ossuaire servit de réceptacle pour bien d’autres morts. Lors des troubles
révolutionnaires, les dépouilles non réclamées de certaines victimes furent discrètement descendues
dans les catacombes. Par exemple, une plaque indique la présence des victimes des émeutes de 1788-1789
et des massacres de Septembre 1792, déposées là pour leur « dernier sommeil » .
Cependant, il y eut au moins une exception notable : lors de la Semaine sanglante de la Commune de
1871, environ 300 Communards (insurgés) tués furent jetés dans une ancienne carrière de gypse à
Montmartre et non dans l’ossuaire officiel. Ce fut une façon d’effacer discrètement ces morts des
registres officiels, le plâtre de Montmartre servant une fois de plus les méthodes expéditives de l’époque.
Dès le début du XIXᵉ siècle, les Catacombes aménagées devinrent un lieu curieux, suscitant l’intérêt et
l’imagination. On les visita d’abord sur autorisation spéciale. Plus tard, elles furent ouvertes au public à
intervalles réguliers, puis définitivement transformées en musée souterrain au XXᵉ siècle. Aujourd’hui,
l’ossuaire des Catacombes (accessible par l’entrée officielle place Denfert-Rochereau) est l’une des
attractions touristiques de Paris, permettant de parcourir une petite portion de ce royaume des morts.
Outre leur usage ossuaire, les carrières ont servi à d’autres fins au fil du temps. Au XIXᵉ siècle, nombre
d’anciennes galeries de la périphérie ont été utilisées pour la culture du champignon de Paris,
profitant de l’obscurité et de la fraîcheur constantes du sous-sol. Des brasseurs de bière y
installèrent aussi leurs caves de fermentation, pour bénéficier d’une température stable. Lors de
l’Exposition universelle de 1900, un circuit souterrain touristique fut aménagé pour montrer aux
visiteurs des aspects pittoresques du Paris souterrain. Un savant du nom d’Armand Viré utilisa
même une carrière sous le Jardin des Plantes comme laboratoire de biospéléologie (étude des
organismes des grottes), vers 1896. Et jusque dans les années 1960, le central de l’horloge parlante
(service téléphonique donnant l’heure exacte) était installé dans une ancienne carrière sous
l’Observatoire de Paris, preuve que ces vides trouvaient parfois une utilité inattendue.
The Final Gallery, photographie de Nadar conservée par le Getty Research Institute.
Wikimedia Commons / Getty
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le sous-sol de Paris a rejoué un rôle stratégique. À la veille de la
guerre, les autorités avaient redécouvert ces abris potentiels : on envisagea d’y évacuer la population
en cas de bombardement. L’occupant allemand investit les lieux à son profit : l’armée allemande réalisa
de nombreux aménagements, transformant certaines galeries en postes de commandement, dépôts,
ou centres de communication comme celui du Lycée Montaigne. Des abris anti-aériens furent construits par la Défense Passive
française dans des carrières, par exemple sous la colline de Passy ou près de la place d’Italie.
Ces abris, pouvant accueillir des centaines de personnes, furent finalement peu utilisés (les
bombardements sur Paris ayant été limités). Surtout, en 1944, durant la Libération de Paris, un réseau
de résistants mené par le colonel Rol-Tanguy installa son poste de commandement clandestin dans
une carrière du XIVᵉ arrondissement, sous la place Denfert-Rochereau. C’est de ce PC souterrain que
fut coordonnée l’insurrection de Paris contre l’occupant en août 1944. Ce site historique, connu comme
le PC de Rol-Tanguy, existe toujours il fait maintenant partie intégrante du musée de la Résistance situé en
face de l'entrée officielle des Catacombes de Paris, place Denfert Rochereau. Il a été séparé du reste du réseau du GRS et
à été réaménagé comme lors de son utilisation par la résistance.
Au début de la Guerre froide, l’idée des abris souterrains refit surface : on construisit quelques
bunkers anti-atomiques dans le sous-sol parisien (notamment sous des ministères ou des bâtiments
stratégiques). La plupart sont tenus secrets. La légende veut qu’ils seraient prévus pour accueillir les
élites « en attendant l’Apocalypse » ; en réalité, ils servent surtout à abriter des équipements sensibles
et ne sont pas accessibles au commun des mortels.
La géographie souterraine de Paris
Malgré ces multiples utilisations et les nombreux travaux de comblement, Paris possède toujours un
important réseau de galeries sous ses rues. Attention toutefois à ne pas imaginer un vide continu
sous toute la ville : la plupart des anciennes carrières ont été comblées ou consolidées avec le temps .
Il reste néanmoins des réseaux de galeries non remblayées qui constituent le « Paris creux » actuel
En chiffres, on estime que les carrières de calcaire représentaient à l’origine environ 770 hectares sous
Paris, soit près d’un dixième de la surface de la ville. De ce vaste gisement, ne subsistent
aujourd’hui qu’environ 300 km de galeries accessibles ou vides, formant un labyrinthe morcelé.
Ces 300 km se répartissent principalement sous la moitié sud de Paris (rive gauche) et en petite
couronne sud, avec quelques éléments au nord.
Rive droite
Le sous-sol nord de Paris est en partie constitué de gypse et de calcaire enfouis. On
y trouve quelques petits réseaux de carrières de calcaire, par exemple sous la colline de Chaillot-
Passy (16ᵉ arr.), qui forme un réseau réduit (galeries, salles, quelques consolidations). Un autre
petit réseau existe sous le 12ᵉ arr. (secteur de Reuilly-Daumesnil), vestige d’anciennes carrières
aujourd’hui isolées. Quant aux carrières de gypse de Montmartre et Belleville, elles ont
pour la plupart été effondrées ou comblées. Il ne subsiste que des poches résiduelles dans ces
zones, principalement des vides au sommet des anciennes salles comblées qui provoquent
parfois des instabilités (le sous-sol de Montmartre a longtemps été surveillé de près pour cette
raison). L’IGC continue d’ailleurs d’injecter du ciment dans les dernières cavités sous la
butte Montmartre pour prévenir tout affaissement
Le plan de Jouvin de Rochefort, 1672, permet de lire les abords encore peu urbanisés de Paris et ses zones de carrières.
Gallica / BnF
Rive gauche ( Grand réseau du sud ou GRS )
C’est là que s’étend le réseau de carrières le plus vaste et le
plus connu. Du 5ᵉ au 14ᵉ arrondissement, en gros sous les quartiers Montparnasse, Port-Royal,
Denfert-Rochereau, Montsouris, jusqu’à Gentilly, Montrouge ou Arcueil en banlieue sud, on
trouve un entrelacs de galeries formant le réseau souterrain sud. La vallée de la Bièvre (cours
d’eau aujourd’hui enterré) sépare ce réseau sud en deux parties : à l’est (vers la place d’Italie,
13ᵉ arr.), un ensemble de galeries plus modestes et moins visitées ; à l’ouest (14ᵉ, 5ᵉ arr.), le
véritable coeur du réseau qui attire les explorateurs clandestins. Dans la portion est, on note
tout de même la présence d’un grand vide sous la place d’Italie (entièrement creusée en
son sous-sol), où les galeries de l’IGC longent de près les tunnels du métro – on peut même
entendre le grondement des rames de la ligne 7 passer juste au-dessus de la voûte de la carrière.
Dans la partie ouest, sous le 14ᵉ arr., se trouve le réseau le plus dense, avec de
nombreuses galeries historiques et consolidations. C’est là qu’est situé l’Ossuaire des
Catacombes (que l’on peut considérer comme un « îlot » aménagé au sein du réseau sud).
Aujourd’hui, l’Inspection Générale des Carrières (IGC et non plus IDC) (toujours active au sein de la Mairie de Paris) s’occupe
de surveiller ces zones, de cartographier les galeries connues et d’intervenir si nécessaire. La grande
majorité des accès officiels aux anciennes carrières ont été murés ou scellés pour empêcher les
infiltrations d’eau et… les visites non autorisées. Un arrêté préfectoral de 1955 (toujours en vigueur)
interdit l’entrée dans les carrières souterraines de Paris sans autorisation administrative. En surface,
on repère parfois les plaques « I.G.C » sur les trottoirs, indiquant des points de contrôle ou des puits de
service appartenant à l’Inspection. Mais pour le grand public, en dehors du circuit touristique des
Catacombes (qui représente environ 1,7 km de galerie aménagée), le reste du Paris souterrain demeure
un monde caché.
Accès muré dans le réseau sud : une image concrète de la fermeture progressive des entrées et des circulations non autorisées.
Catacombes.xyz
Les Cataphiles : explorateurs urbains du Paris souterrain
Depuis plusieurs décennies, une communauté atypique s’est formée autour de la passion du monde
souterrain de Paris : on les appelle les cataphiles (littéralement « qui aiment les catacombes »). Ce sont
des explorateurs urbains qui, bravant l’interdit, s’introduisent dans les anciennes carrières pour y
arpenter le labyrinthe, en quête d’aventure, d’histoire et de sensations fortes.
D’où viennent-ils ? Le phénomène a vraiment pris de l’ampleur à partir des années 1970-80, à la faveur
de plans du sous-sol qui circulaient sous le manteau et de points d’entrée dérobés (bouches d’égout,
caves d’immeubles, regards de service) découverts puis partagés. Initialement, les rangs des cataphiles
incluaient beaucoup d’étudiants (ingénieurs, artistes), de passionnés d’histoire ou de simples curieux
avides de lieux insolites. Rapidement, une véritable culture underground s’est développée. Les
cataphiles ont leurs codes, leurs surnoms, leurs traditions.
Par exemple, pendant longtemps, les élèves de l’École des Mines de Paris (dont les bâtiments jouxtent
le réseau sud) organisaient chaque année un bizutage souterrain pour les nouveaux. À l’occasion de la
Sainte-Barbe (patronne des mineurs, début décembre), ils descendaient de nuit avec les « bizuths » et
allaient inscrire sur les murs de calcaire le graffito de leur promotion (année d’entrée). Ainsi, dans
une galerie surnommée galerie des Promos, on peut voir une collection de blasons et inscriptions
colorées commémorant chaque promotion de Mines depuis 1945. Ces fresques arborent le
nom de la promotion, celui du parrain/marraine, et l’emblème de l’école, constituant une sorte d’album
mural pérenne. Cette tradition étudiante, semi-clandestine mais tolérée, a contribué à la mythologie
des lieux. On peut admirer les fresques des étudiants des promotions des année 80 jusqu'a aujourd'hui
qui rivalisent de créativité dans leurs fresques.
Les cataphiles d’aujourd’hui investissent le sous-sol pour diverses raisons. Certains y cherchent un
espace de liberté, loin des contraintes de la surface : dans ce dédale obscur, ils organisent des soirées,
des explorations collectives, créent de l’art. D’autres sont de véritables passionnés d’histoire et de
géologie, arpentant les galeries avec des cartes, identifiant les anciennes inscriptions, étudiant les
techniques de creusement ou recherchant des vestiges (outils de carriers, fossiles, ... ).
Il y a ainsi plusieurs « tribus » parmi les cataphiles : les uns décorent et balisent leur passage de graffitis
plus ou moins artistiques, les autres documentent et préservent le patrimoine en sous-sol.
Le graffiti est d’ailleurs un phénomène indissociable du monde cataphile. L’immensité des parois
vierges et l’anonymat du lieu ont encouragé depuis toujours les visiteurs clandestins à laisser leur
marque. On trouve de tout sur les murs des carrières : de simples noms et dates, des jeux de mots
(« Arrête, c’est ici l’empire de la mort » lit-on à l’entrée de l’ossuaire), des poèmes, des dessins, des fresques
élaborées à la peinture, sans oublier des tags plus contemporains. Certains cataphiles se piquent de
recenser systématiquement les graffitis anciens (par exemple les signatures et dates laissées par les
visiteurs du XIXᵉ siècle, ou les inscriptions de carriers encore plus vieilles). Ils les considèrent
comme un patrimoine à part entière et fustigent les graffitis récents qu’ils jugent dégradants. D’autres
au contraire revendiquent la pratique du graffiti comme faisant partie de l’expérience : pour eux,
inscrire son nom ou un symbole au fond d’une galerie est une façon d’apprivoiser le labyrinthe, de dire
« je suis venu, j’ai vaincu la nuit souterraine ». Entre ces deux visions, des querelles surgissent parfois
dans la communauté cataphile, certains allant jusqu’à fabriquer de faux graffitis historiques pour
piéger leurs rivaux collectionneurs! Quoi qu’il en soit, le graffiti reste le témoin évident du
passage humain dans ces lieux : c’est une trace personnelle laissée dans la pierre, un mélange de
légèreté (quelques coups de peinture) et de pérennité (inscrite pour des décennies)
Jérôme Mesnager, figure majeure du street art parisien, ici photographié rue Oberkampf en 2011.
Wikimedia Commons
Une fresque de Jérôme Mesnager montrant son personnage blanc, silhouette devenue emblématique du street art parisien.
Wikimedia Commons
Parmi les lieux légendaires du Paris souterrain figure la tombe de Philibert Aspairt. Ce modeste
monument en pierre, enfoui dans les ténèbres d’une galerie du 5ᵉ arrondissement, attire régulièrement
les explorateurs qui viennent s’y recueillir symboliquement. Philibert Aspairt était un portier du
couvent Val-de-Grâce, qui disparut en 1793 en s’aventurant dans les souterrains. Son squelette fut
retrouvé onze ans plus tard, en 1804, par les ouvriers de l’IGC. À ses côtés, on retrouva son trousseau de clés,
ce qui permit de l’identifier. Sur place, l’IGC érigea une stèle à sa mémoire, avec
une inscription funéraire en latin rappelant qu’il s’était « perdu dans cette carrière le 3 novembre 1793,
retrouvé 11 ans après et inhumé au même endroit le 30 avril 1804 ». La légende raconte que Philibert,
connaissant les lieux, serait descendu chercher une fameuse liqueur de Chartreux que les moines
cachaient en cave, et qu’il se serait perdu dans le noir. Certains disent qu’il erra à la lueur vacillante
de sa bougie jusqu’à la dernière flamme… Quoi qu’il en soit, il mourut de faim ou de soif dans le
labyrinthe. Il n’était, paraît-il, qu’à quelques mètres d’un escalier de sortie – cruel destin. Aujourd’hui, les
cataphiles en ont fait une sorte de saint patron officieux : la tombe de Philibert Aspairt est
régulièrement fleurie ou entourée de bougies lors des expéditions, et son histoire est racontée aux
nouveaux pour leur rappeler les dangers bien réels du monde souterrain. Entre mythe ou réalité chacun se fera son avis.
Tombe de Philibert Aspairt, repère mémoriel devenu incontournable dans l’imaginaire cataphile.
Wikimedia Commons
La vie clandestine dans les carrières donne lieu à des scènes surréelles. À l’abri des regards, des
centaines de pieds sous terre, les cataphiles se créent un espace de liberté unique. Il arrive
fréquemment que des fêtes souterraines soient organisées dans de grandes salles de carrière. On a
vu des galeries transformées en discothèque improvisée, avec musique, guirlandes et champagne au
frais dans des puits d’eau ! Certaines salles portent d’ailleurs des surnoms évocateurs : la « salle Z », la
« salle Cochon », la « Plage » (une galerie sableuse avec une grande vague d'Hokusai)..
Dans les années 1980, la carrière dite de Porte de Plaisance (sous le 14ᵉ arr.) était ainsi devenue une
véritable salle de bal clandestine, où se tenaient de grandes fêtes nocturnes. La brigade des catacombes ( les cataflics) cependant
veillait au grain : régulièrement, les gardiens de la paix faisaient des descentes inopinées pour
« cueillir » les fêtards illégaux. Être surpris en plein banquet sous terre et se retrouver aligné face
aux lampes des policiers, c’était le risque couru… mais cela faisait aussi partie de l’excitation du jeu pour
beaucoup.
En parcourant les galeries, on tombe sur toutes sortes de trésors insolites laissés par les anciens
occupants, officiels ou non. Ici, des bas-reliefs sculptés par un ouvrier des années 1780 ornent une
paroi (célèbre sculpture du fort de Port-Mahon, taillée par le carrier Décure). Là, un long couloir
voûté abrite d’étranges cellules murées appelées « cages à fous » qui datent de l’Occupation allemande,
sans doute des caches pour du matériel, mais leur aspect de geôle a alimenté bien des légendes .
Ailleurs, on découvre des graffitis historiques : par exemple la signature d’un certain « Beauséjour
1818 » tracée au noir de fumée sur une voûte, ou une plaque indicatrice en émail datant des premières
inspections. Chaque recoin raconte une histoire. Les cataphiles, tels des archéologues contemporains,
collectionnent ces anecdotes et partagent leurs découvertes ( ou pas ).
Bien sûr, cette exploration n’est pas sans danger ni sans dérive. Régulièrement, les pompiers doivent
intervenir pour secourir un imprudent blessé après une chute ou en panne de batterie dans le noir
complet. Des rumeurs (souvent exagérées) courent sur des jeunes égarés pendant des jours, sur des
messes noires ou des réunions sectaires dans les profondeurs – le mystère attire son lot de fantasmes.
Mais dans l’ensemble, la communauté cataphile s’auto-régule : les « anciens » transmettent aux
nouveaux les règles de base (ne jamais partir seul, emporter plusieurs lampes et de l’eau, respecter les
lieux, reboucher les trappes derrière soi pour ne pas alerter les voisins, etc.). Il existe même une sorte
de solidarité : on se salue au fond d’une galerie, on partage une information sur un passage inondé, on
se réunit dans certaines salles connues (la salle Saint-Anne, Traknar ou kraken par exemple,).
Cette dernière, sous le quartier de la Tombe-Issoire, est réputée pour ses décors de masques..
Après plus de deux siècles d’exploration (l’ossuaire se visite officiellement depuis 1809, et des visites
clandestines ont probablement existé dès lors), le Paris souterrain continue de fasciner. Aujourd’hui,
hormis quelques techniciens de l’IGC ou des égouts, seuls les cataphiles descendent encore
régulièrement dans ces « fondations » cachées. Eux seuls maintiennent vivante la mémoire de ce
monde invisible. Ils racontent volontiers aux novices la longue histoire de « l’édification d’un vide » qu’ils
ont apprise de leurs prédécesseurs, en montrant du doigt un pilier à bras ou un front de taille bien
découpé par les carriers. À leur manière, ces explorateurs des temps modernes sont les
gardiens de la face souterraine de Paris. Tantôt rêveurs, tantôt rigoureux historiens, ils contribuent à
préserver l’esprit des lieux tout en y ajoutant de nouvelles couches de récits et de légendes.
En surface, des millions de personnes arpentent chaque jour les rues de la capitale sans soupçonner
qu’une autre ville, silencieuse et obscure, dort juste sous leurs pieds. La prochaine fois que vous
passerez place Denfert-Rochereau ou boulevard Saint-Michel, pensez-y : le sol que vous foulez a une
épaisseur trompeuse, et il cache peut-être l’entrée d’un royaume de ténèbres peuplé de crânes,
d’inscriptions mystérieuses et d’histoires extraordinaires. Paris, ville lumière, est aussi la ville de l’ombre,
une mémoire en creux entretenue par les pierres et les passions humaines.
Sources : Carrières – Mémoire en creux : les explorateurs des souterrains de Paris, étude ethnologique
dirigée par B. Glowczewski, V. Carrère, J.-F. Matteudi, M. Viré, Ministère de la Culture, 1983 (extraits), ainsi que diverses archives et contributions de cataphiles. Toutes les citations proviennent du
document de 1983.
Lire les carrières aujourd’hui
Une grande partie de l’histoire des carrières se lit directement sur les parois. Entre les signatures d’inspecteurs, les numéros de chantier et les anciennes indications de rue, les galeries fonctionnent comme une archive gravée. Ce chapitre sert de guide de lecture rapide.
Cette lecture croisée entre Inspection Générale des Carrières, inscriptions IGC, travaux de consolidation et salles souterraines de Paris permet de mieux comprendre comment le réseau s’est transformé entre la fin du XVIIIᵉ siècle et la fin du XIXᵉ siècle.
Frise
Inspecteurs des carrières
De Guillaumot à Roger, l’IGC a laissé des couches de travaux successifs dans le réseau. Cliquer sur un inspecteur permet d’ouvrir les salles où sa période ou ses inscriptions sont encore lisibles aujourd’hui.
1777–1791
1791–1792
1792–1793
1793–1795
1796–1807
1807–1809
1809–1831
1831–1842
1842–1851
1851–1856
1856–1858
1858–1865
1865–1866
1866–1870
1872–1875
1875–1878
1878–1879
1879–1885
Guide
Comprendre les inscriptions
Les inscriptions IGC mélangent souvent numéro de chantier, initiale d’inspecteur et date. D’autres repères décrivent simplement le Paris de surface ou la fonction d’un ouvrage.
4numéro de chantierGinitiale d’inspecteur1806année de l’intervention
4 G 1806
Repère de chantier
Le premier nombre désigne le numéro du chantier ou du repère. La lettre correspond ici à Guillaumot, et 1806 donne l’année du travail.
IO HT 1812
Travaux sous Héricart de Thury
HT renvoie à Héricart de Thury. Le groupe initial peut être un numéro de chantier, parfois écrit en chiffres ou en caractères proches.
RUE D’ENFER SOUS LE MUR DES CHARTREUX
Topographie gravée
Certaines plaques ne donnent pas un chantier mais une lecture du Paris de surface, avec des noms de rues parfois antérieurs aux transformations haussmanniennes.
Décodeur
Entrer une inscription
Ce mini outil ne remplace pas une étude archivistique complète, mais il aide à distinguer rapidement un repère de chantier d’une inscription topographique.
Charles-Axel Guillaumot
Repère de chantier attribué à Charles-Axel Guillaumot en 1806.